Pourquoi les parents se laissent-ils happer par les écrans ?

Pourquoi les parents se laissent-ils happer par les écrans ?
Article rédigé par Audrey Isnard, psychologue clinicienne et juriste

Les écrans font partie intégrante de notre quotidien, à tel point qu’il devient relativement complexe d’en préserver nos enfants, y compris les nourrissons et jusqu’aux fœtus. En effet,

1 enfant apparaîtrait en moyenne sur 1 300 photographies publiées en ligne avant l’âge de 13 ans et 30% des bébés français seraient sur Internet avant même d’être nés. Pourquoi les parents éprouvent-ils ce besoin de publier des images de leurs enfants, ou de manière plus générale se laissent-ils happer par les écrans ?

Nous formulons plusieurs hypothèses pour tenter de répondre à cette question :

– Une manipulation volontaire des plateformes numériques : Mécanismes psychologiques induits par les plateformes numériques dont nous sommes devenus les instruments.

– Mise en place inconsciente d’une distance dans la relation à l’enfant.

– L’enfant comme « prothèse narcissique » du parent.

Une manipulation volontaire des plateformes numériques pour nous rendre « accro »

« La dépendance n’est pas un effet indésirable de nos usages connectés, elle est l’effet recherché par de nombreuses interfaces et services qui structurent nos consommations numériques. » selon PATINO, journaliste et dirigeant de presse français.

Les créateurs des interfaces numériques se seraient appuyés sur les mécanismes psychologiques, cognitifs, neurologiques, psycho-sociaux… inhérents à notre nature humaine pour nous rendre « accro » à leurs applications, comme en témoignent de nombreux experts dans le documentaire de Jeff ORLOWSKI, « Derrière nos écrans de fumée » (2020).

Bruno PATINO, Président d’Arte France, spécialiste des médias et des questions numériques, décrypte les mécanismes en jeu et relève notamment ceux-ci :

La récompense aléatoire : à partir de l’expérience de la célèbre souris du professeur Burrhus Fréderic SKINNER, Bruno PATINO identifie le même mécanisme utilisé pour provoquer l’addiction dans l’industrie du jeu, notamment au sein des casinos, et repris dans l’industrie des plateformes numériques, comme les réseaux sociaux, avec le scroll à l’infini. « La timeline de Facebook, où ce que l’on peut trouver va du sublime au minable, de l’utile au dérisoire, du sérieux au ridicule, (qui) produit l’effet d’une machine à sous qui délivre tantôt 5 centimes, tantôt 100 000 euros », les swipe sur Tinder, ou encore sur Netflix « le dosage subtil : satisfaire le téléspectateur pour lui donner une raison de revenir, mais aussi le frustrer de façon modérée avec une arche narrative non résolue pour qu’il n’oublie pas de le faire ». 

Ainsi l’accès à des contenus en ligne tantôt attractifs, tantôt sans rapports avec nos centres d’intérêts serait organisé sur le même principe que les « machines à sous » pour nous maintenir en haleine, jouant ou scrollant compulsivement dans l’espoir d’un gain financier ou d’une publication attractive.  Il en est de même avec Tinder, qui lorsqu’on y réfléchit, n’a pas tellement d’intérêt à nous présenter notre « âme-sœur » dès le premier match, si tant est que cela soit possible. L’application présente alors alternativement des profils attractifs et d’autres qui ne le sont pas pour maintenir ses utilisateurs actifs sur le réseau. ( une autre explication en vidéo avec les reportages d’ARTE « Dopamine » : https://www.youtube.com/watch?v=eDmNfq1wJB0&list=PL8Ax_z5vzflz8JveM9VetLiZ3LPtFsttW )

La théorie de la complétude : « Afin de passer de l’habitude à l’addiction. Ce qui compte n’est pas la qualité de la série, mais la frustration liée au visionnage incomplet. L’enchainement des vidéos vise à ne pas interrompre la dépendance par d’autres sollicitations. Ce mécanisme est renforcé par la fonction  « autoplay » qui permet d’enchainer les épisodes sans à avoir un geste ou exprimer une volonté. » 

Ainsi les plateformes numériques seraient pensées pour nous maintenir en haleine et limiter notre capacité à réduire notre temps d’utilisation ou interrompre notre activité en ligne.

La théorie de la prise en charge   :  Les plateformes numériques telles que YouTube, Netflix nous proposant un contenu continu, sans nécessité d’action de notre part pour lancer un nouveau programme, nouvel épisode, sélectionné en fonction de nos expériences de visionnage précédentes « Rendent le sujet dépendant de son environnement qui le soulage de la fatigue liée à la prise de décision. L’utilisateur se laisse porter, passif, dans un univers qui sur-sollicite les réponses. »

La théorie de l’expérience optimale : utilisée dans les « jeux d’apparence très simple » « les algorithmes proposent une expérience différente à chaque joueur. (…) le jeu doit pouvoir être automatique, ce qui procure la satisfaction intense d’extraire le joueur de son environnement immédiat et du flot de soucis auquel il est associé. » 

 

Serge TISSERON, psychiatre, psychanalyste, docteur en psychologie et concepteur des repères “3-6-9-12, pour apprivoiser les écrans” appuie ces propos en soulignant que « Les écrans sont aujourd’hui largement utilisés pour tenter d’oublier les difficultés et les souffrances de la vie quotidienne ».

 

Mise en place inconsciente d’une distance dans la relation à l’enfant

 

En effet, le recours à l’écran « pour souffler », « se vider la tête » , « faire une pause » est largement rependu. Les parents n’en sont pas exempts. Quel moment particulièrement éprouvant que l’arrivée d’un nourrisson dans une famille : nouvelle organisation de la vie familiale, de son rythme et de ses dynamiques, fatigue physique et émotionnelle liée à la grossesse, l’accouchement, la gestion constante d’un petit être totalement dépendant de ses parents, la focalisation sur les besoins d’un autre, impactant les relations au sein du couple, de la vie sociale et sur les éventuels autres enfants de la famille. L’écran peut alors apparaitre comme une brève échappatoire. Mais il peut aussi consister en une mise en place inconsciente d’une distance dans la relation à l’enfant due à des difficultés qui pourraient nécessiter un soutien médical, éducatif ou psychologique, tels que :

– Les douleurs liées à l’allaitement au sein, si elles perdurent dans le temps,

– Un vécu inconfortable de l’allaitement au sein comme une objectivation du corps, 

– Le signe d’une déprime ou dépression post-partum, 

– Parfois ajoutée à une souffrance au travail ou dans la vie affective, 

– Des habitudes proches de pratiques addictives nécessitant une prise en charge

 

L’ENFANT COMME PROTHÈSE NARCISSIQUE

Quel parent ne voit pas un peu de lui dans cet autre qu’est son enfant, à la fois étranger et même? D’ailleurs ne dit-on pas « son enfant » comme s’il y avait une notion de propriété ? Comme si l’enfant était en quelque sorte « un bout du parent », détaché de lui, dont il serait un prolongement. Eprouvé d’autant plus fort sans doute pour celle qui a porté et mis au monde le nourrisson, ayant ressenti ce sentiment d’unité et de complétude au cours de la grossesse ; temps où fœtus et mère étaient réunis en un seul être.

Ainsi le parent peut éprouver de la honte face au comportement de son enfant, comme s’il s’agissait de lui-même, se sentant responsable de son éducation ou plus inconsciemment de ce qu’il lui a transmis, dans ses gènes ou par sa proximité quotidienne (pour des parents sans liens biologiques). L’inverse est tout aussi vrai, lorsque le parent éprouve un sentiment de fierté quant aux accomplissements de son enfant, comme si ceux-ci étaient en quelque sorte les siens propres.  On observe ainsi des parents frustrés de leur situation professionnelle, surinvestir la réussite scolaire de leur progéniture, des parents ayant interrompu une éventuelle carrière dans le sport, pousser leurs enfants dans ce projet qu’ils ont rêvé pour eux, vivant par procuration au travers du « prolongement narcissique » que constitue leur enfant. « Ils font en sorte que l’enfant soient ce qu’eux auraient bien aimé être. Au fond, l’enfant sert de prothèse narcissique. » comme l’indique le Docteur Marie-France HIRIGOYEN, Psychiatre, auteur du livre « les narcisses ». ( interview : https://www.youtube.com/watch?v=iNXbX4Znglk&t=1s )

Ainsi publier des images de son enfant en ligne et récolter des likes et followers nourrit le narcissisme du parent, qui se sent valorisé au travers de la publication de l’image de « ce bout de lui », quand cela ne lui rapporte pas, en plus, sur le plan financier, en tant qu’influenceur. 

Mais qu’en est-il du droit à l’image de l’enfant ? De la possibilité pour l’enfant de se raconter sa propre histoire, au travers de ses souvenirs, qui sont alors figés par le récit parental en ligne ? En tant que parent, nous devons « associer l’enfant à toutes les décisions qui le concernent » et « permettre son développement, dans le respect dû à sa personne. » Comment prendre en compte son avis dès le plus jeune âge et respecter ce qu’il souhaite partager de sa vie ou non, ce qu’il en dit ?

Par ailleurs, les images que l’on publie, sont généralement celles que l’on trouve esthétiques, ou souvenir d’un moment émouvant, drôle, sortant de notre ordinaire. Mais que se passe-t-il, lorsque pour « immortaliser » ce moment, en image ou vidéo, le parent sort son smartphone pour l’enregistrer. Ne l’interrompt-il pas justement ? L’écran ne vient-il pas faire tiers dans la relation à l’enfant ? La captation du moment, nécessitant parfois de le reproduire, de le mettre en scène, ne vient-il pas altérer l’instant fugace que l’on tente de rattraper, de prolonger alors qu’il s’est justement envolé au moment où l’on a saisi notre outils numérique ? 

FAIRE UN PAS DE CÔTÉ

En tant que parent, nous avons certes des droits, mais surtout des devoirs à l’égard de nos enfants. Interrogeons-nous alors sur l’impact du numérique sur le développement et la création du lien parents-enfants. Interrogeons-nous sur notre utilisation des outils numériques en présence de nos enfants. A quoi l’écran nous sert-il : nous distraire, être en lien avec les autres ou nous déconnecter du moment présent ? Quel effet a-t-il sur le développement du bébé, la relation parent-enfant, l’image de l’adolescent, la captation de moments émouvants, envolés du même coup ?

Le simple fait de prendre le temps de penser nos comportements, d’identifier les mécanismes en jeu pour nous, ne nous permettrait-il pas de faire un pas de côté et de réadapter nos pratiques au plus près de nos besoins ?

 

Sources bibliographiques : 

  •  Selon des chiffres cités par les parlementaires et l’exécutif sur l’exposition des mineurs en ligne.

    Selon une étude commandée par la fairepartie, une société spécialisée dans les faire-part personnalisés, et réalisée par l’institut de sondage Gece.

    PATINO B. La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention. Grasset&Fasquelle. 2019.

    ORLOWSKI J. Derrière nos écrans de fumée. 2020.

    PATINO B. La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention. Grasset&Fasquelle. 2019, p30-35

    ARTE, « Tinder, Dopamine », https://www.youtube.com/watch?v=eDmNfq1wJB0&list=PL8Ax_z5vzflz8JveM9VetLiZ3LPtFsttW 

    PATINO B. La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention. Grasset&Fasquelle. 2019, p35

    Ibid. p35

    Ibid. p36

    TISSERON S. Apprivoiser les écrans et grandir. Eres. Toulouse; 2021, p21.

    HIRIGOYEN M-F, Les narcisses, ils ont pris le pouvoir. La Découverte, 2019.

    TELEMATIN, extrait, « Santé, quand le narcissisme devient pathologique ». https://www.youtube.com/watch?v=iNXbX4Znglk&t=1s 

    La loi du 19 octobre 2020 visant à encadrer l’exploitation commerciale de l’image d’enfants de moins de seize ans sur les plateformes en ligne, vient poser des limites et un cadre afin de protéger les droits des enfants en ligne, en terme notamment de temps d’activité et de rémunération.

    Article 371-1 du code civil sur l’autorité parentale.

Audrey Isnard
Author: Audrey Isnard